Les Films de fiction Québécois, des origines à nos jours
Le film des années 80
Après l'euphorie créée par l'avènement du premier gouvernement indépendantiste du Québec, le cinéma québécois replonge assez vite dans une crise existentielle importante. Les raisons de cette rechute sont nombreuses. On pense notamment aux difficultés économiques, à l'échec du premier référendum sur l’indépendance, à la concurrence de la vidéo avec la généralisation de la VHS ou encore à la différence de vision entre les institutions et les créateurs... Cette crise touche toute la profession. La quantité de films québécois produits chaque année baisse de façon notable et les contraintes budgétaires font surface.
La télévision devient de plus en plus un partenaire incontournable, se trouvant désormais être un débouché naturel des films de cinéma. Dans cette optique, les coproductions avec la France et les séries télévisées issues de films à succès prolifèrent. On pense bien entendu à Les Plouffe, Bonheur d'occasion ou Le Matou, tous réalisés entre 1980 et 1985.
Toutefois, cette rechute ne met pas en cause la qualité des films produits. Au contraire, les genres qui étaient populaires durant la décennie précédente semblent être quelque peu délaissés (on pense notamment aux comédies légères) et on assiste à l'émergence d’une nouvelle génération de cinéastes au talent indéniable et aux réalisations ambitieuses. Les sujets traités changent radicalement d'orientation, deviennent plus intimistes et on assiste à un renferment sur soi mettant de l'avant la narration à la première personne à la place du nous collectif des années soixante-dix. Comme la société, assommée après l'échec référendaire, le cinéma québécois se ressource de l'intérieur et délaisse l'éveil de la société québécoise et la prise de conscience de la nation distincte qu'est le Québec, pour explorer des thèmes plus psychologiques et plus personnels.
Image tirée de Léolo, Jean-Claude Lauzon
Parmi les films notables dans ce style plus exploratoire, notons par exemple : Les Bons débarras, 1980 et Les Beaux souvenirs, 1981 de Francis Mankiewicz ; Luc ou la part des choses, 1982 (Michel Audy) ; Jacques et novembre, 1984 et Les Matins infidèles, 1989 (Jean Beaudry et François Bouvier) ; Les Grands enfants, 1980 (Paul Tana) ; Un zoo la nuit, 1987 ; Léolo, 1992 (Jean-Claude Lauzon)
Si, entre 1979 et 1995, une douzaine de films québécois parviennent à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, il en va tout autrement de leurs résultats dans les salles françaises. C'est un autre point notable de cette période. En effet, après avoir enregistré des succès importants dans les années soixante et au début des années soixante-dix, les films québécois s'essoufflent et l'engouement de la critique se fait plus mitigé. À tel point qu'en 1985, une question cruciale se pose : le cinéma québécois a-t-il un avenir en France? Puis, en 1986, Le Déclin de l'empire américain vient faire taire les sceptiques... pour un temps du moins.
Arrive alors le triomphe international sans précédent du Déclin de l'empire américain (Denys Arcand, 1986). En plus de son succès critique et de son prix remporté à Cannes, les relations tragi-comiques de ces couples dans la quarantaine attirent plus de 600 000 spectateurs au box office québécois et dépassent haut la main le million de spectateurs dans les salles françaises (1 236 000 entrées). Le ton novateur et l'utilisation d'un français châtié aident au succès. Ce résultat, resté à ce jour inégalé, fait du Déclin de l'empire américain le film québécois le plus populaire en France. Arcand récidive trois ans plus tard avec Jésus de Montréal (1989) sans toutefois atteindre un tel succès. Mais, aussi impressionnant soit-il, le résultat du déclin, est à considérer comme un cas à part. Ce ne sont pas tous les films québécois qui parviennent à trouver leur public, loin s'en faut.
Si le psychologique a une place importante dans les sujets choisis, le cinéma de genre n'est pas mort pour autant et semble même refaire surface vers le milieu des années 90. Les auteurs et réalisateurs québécois se lancent - avec plus ou moins de réussite - dans des genres cinématographiques variés, permettant de toucher un plus large public. De ces nouvelles tendances, on retiendra les films pour enfants avec la série des Contes pour tous, le drame sentimental (Coyote, 1992) ; le film policier avec Requiem pour un beau sans-coeur de Robert Morin (1993), Pouvoir intime, 1986 et Dans le ventre du dragon, 1989 d'Yves Simoneau, les récits historiques (Cordélia, Maria Chapdelaine, Les Tisserands du pouvoir), le cinéma de science-fiction (Scanners III de Christian Duguay) et même le cinéma d'horreur avec Cursed de Mychel Arsenault.
De tous les genres représentés, la comédie figure largement en tête du peloton et devient la vache à lait du cinéma québécois. Les succès notables de ce genre ont pour noms Elvis Gratton (Pierre Falardeau, 1985) ; Cruising Bar (Robert Ménard, 1989), Ding et Dong, le film (Alain Chartrand, 1990), La Florida (Georges Mihalka, 1993) ou Matusalem (Roger Cantin, 1993).
Du côté féminin, on continue à explorer des thèmes novateurs et très personnels. De nouvelles réalisatrices font leur apparition. Citons entre autres, Louise Carré (Qui a tiré sur nos histoires d'amour, 1986) ; Paule Baillargeon (Le Sexe des étoiles, nommé aux Oscars en 1994) , Brigitte Sauriol (Laura Laur, 1989) ; Marquise Lepage avec Marie s'en va-t-en ville (1987) ; Micheline Lanctôt avec Sonatine (1983) et Deux actrices (1993) et Léa Pool avec La femme de l'hôtel (1984) et Anne Trister (1986). Les femmes, encore plus que leurs homologues masculins orientent leur regard sur des thèmes intimistes et abordent des sujets sociaux mettant en lumière toute la diversité et la complexité de l'âme humaine, faisant de l'introspection la raison d'être de leur cinéma.
Parmi la cohorte de nouveaux réalisateurs, certains « vieux » font encore preuve de vigueur. On pense à Jean Pierre Lefebvre (Les fleurs sauvages, 1981, Le fabuleux voyage de l'ange, 1991) ; Jacques Leduc (Trois pommes à côté du sommeil, 1988, La vie fantôme, 1992) ou à André Forcier (Au clair de la lune, 1982, Kalamazoo, 1988, Une histoire inventée, 1990). D'autres n'ont pas eu le même sort. Denis Héroux ou Jean-Claude Labrecque arrêtent de tourner pour le cinéma ; Claude Jutra disparaît en 1986 après une longue période d'éxil en Ontario. Quant à Gilles Carle, atteint de maladie, il semble s'essouffler avec ses deux dernières réalisations pour le cinéma, les insipides La postière en 1993 et Pudding chômeur trois ans plus tard.
Les quelques années qui viennent de s'écouler ont entraîné de nombreux changements. Si hors de nos frontières la renommée de nos cinéastes s'étiole, au Québec, on peut constater un certain regain d'intérêt pour le cinéma local. En 1995, la vigueur des productions québécoises semble revenue et le cinéma commercial de genre est en passe de regagner les faveurs du public. Du côté des réalisateurs, plusieurs se retrouvent sur le banc, une nouvelle génération prend la relève.
Charles-Henri Ramond, © septembre 2009
Suite et fin de notre périple :
Source des affiches et de la photo extraite de Réjeanne Padovani : Collection Cinémathèque québécoise ; portrait de Anne Claire Poirier : ordre-national.gouv.qc.ca